Brus Rubio et le chant du Manguare

« Nous ne sommes pas encore perdus. Nous existons… Moi j’existe encore. »

Cette phrase de Brus Rubio, qui semble être une réflexion poétique du peintre, nous révèle en réalité une des problématiques à laquelle s’affrontent les populations autochtones d’Amazonie: le fait d’être caricaturés ou saisis par l’immobilité de la photographie ou du cahier de terrain ou celui de se déformer eux-mêmes. C’est l’énorme poids que doivent supporter les artistes et que Brus Rubio réussit à mettre en valeur avec un véritable talent.

Ses œuvres ne peuvent pas être perçues uniquement en fonction de ce paradoxe, mais plutôt comme le résultat d’une expérience visuelle permanente du monde qui l’entoure et de la connaissance qu’abrite la mémoire collective.

L’écho de la forêt

Les toiles que Rubio présente nous permettent de constater que la perception de l’environnement en Amazonie est également culturelle, car c’est seulement à travers la connaissance orale de ses habitants qu’il est possible d’identifier et d’écouter les entités qui existent alentour : les animaux, les arbres et les êtres qui la peuplent et qui ont comme nous une apparence humaine.

Chez les Bora et les Huitoto-Murui, la parole est transmise par les anciens, par des discussions dans l’obscurité de la maloca (maison collective), sans se presser et en se laissant porter par la coca et le tabac, deux plantes indispensables pour leur survie. Brus Rubio le sait et c’est pour cela qu’il affirme : « je ne parle presque pas, mais j’écoute énormément ». Il sait que la nuit sert à apprendre le passé et à planifier le futur.

La mythologie occupe en effet une place importante dans ses peintures et ses œuvres relatent des épisodes épiques, des avatars, les amours et les tragédies des différents héros culturels, tels que, par exemple, dans Elevación de Jitoma y su bendición, où il décrit graphiquement le développement du mythe, au moment où Jitoma monte au ciel et se convertit en soleil alors que sa sœur qui le suivait est tombée pour ne pas pouvoir supporter la chaleur de son aura, donnant naissance au tubercule que nous connaissons sous le nom de dale dale.

La persistance de la mémoire

Un autre sujet, la explotation del Caucho en Pucaurquillo, illustre le souvenir du passé dans la vie contemporaine des Bora et des Huitoto-Murui, l’une des stratégies permettant sa transmission aux plus jeunes. Les narrations sur l’exploitation de cette résine dans les premières décades du 20 siècle, est un épisode historique qui a profondément meurtri la population, provoquant sa dispersion, ce dont la mémoire autochtone se rappellera encore pendant des siècles.

L’œuvre de Rubio montre que la mémoire est sélective et réinterprète les faits à partir de sa propre perspective. De cette façon, on comprend comment l’artiste a pu incorporer son Pucaurquillo natal en tant que scène des évènements.

Nancy Ochoa/ María Eugenia Yllia

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